
Voici maintenant un petit moment que mon activité a débuté, au compte-goutte car encore très centrée sur la recherche expérimentale. Cette dernière a progressivement appuyé des convictions profondes sur ma manière de pratiquer, et avant tout sur le lien patient-thérapeute.
Tout thérapeute se doit d’avoir parcouru un chemin au moins plus long et périlleux que les personnes qu’il accompagne. Le mien dure depuis l’adolescence, motivé par des raisons bien sûr traumatiques mais aussi structurelles, existentielles. Il m’a menée et me mène encore vers des chemins de traverse, il évite soigneusement les grands axes. Ce n’est pas volonté, ni même une nécessité : le chemin qui se trace se dévoile, il n’est jamais créé par l’individu – ce serait un égarement. J’ai cherché à emprunter les autoroutes, me conformer aux idées générales et je n’y ai rien trouvé d’autre que le sentiment que mon âme dépérissait.
Au fil de mon parcours psychiatrique, psychothérapeutique puis psychanalytique, le même diagnostic tombait. La grille de lecture n’était pas la même mais tout convergeait. Selon la typologie jungienne, une excellente fonction Pensée mais une fonction Sentiment primitive; selon la psychologie et psychiatrie classique, un THPI (dont la dénomination me semble très trompeuse) mais un trouble de la personnalité borderline. Un système obstinément marginal, à chercher le sens partout, tout le temps, là où il n’y en avait peut-être pas mais en trouver tout de même, être accusée de trop réfléchir alors qu’en liant un tas de gravats et les constellations je ne cherchais parfois que la poésie. Des épisodes de maladresse sociale spectaculaires, sur fond d’incompréhensions sincères de certains codes sociaux considérés comme désuets (lorsque par chance ils étaient compris), alliés à des épisodes de désinhibition sociale potentiellement gênants.
L’expérience fut donc brûlante, intense, blessante mais cathartique. Et pourtant. Le feu a brûlé de flammes trop vives mais au fil du temps s’est apaisé. Par la maturité, les responsabilités de mère, la dévotion au travail thérapeutique. Et par une ascèse, parfois entrecoupée de moments de relâchement – la nature nécessite des lieux où se repaître. Et puis est venu ce moment où le sentiment de paix relative et surtout de liberté s’est installé. La connaissance de soi, l’acceptation, encore en chemin bien sûr – et ce dernier point pour toujours.
« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux » Il s’agit sans doute d’une aspiration. Et c’est le rôle du thérapeute : se mettre au service d’un dieu, celui du patient, pour que ce dernier se guérisse presque tout seul, du moins avec ses ressources, à peine avec celles du thérapeute qui a fait le chemin avant lui et qui doit garder le statut d’un serviteur profondément engagé. Le terme de « dieu » n’a ici rien à voir avec un quelconque dogme : c’est une fonction psychologique transformante, transcendante, qui s’active lorsqu’on s’ouvre à l’autre en soi. Ma conception n’a donc rien à voir avec la recherche de supériorité, de toute-puissance, de validation, voire de l’assouvissement d’un fantasme du sauveur – inflations si communes et si peu travaillées au sein de la communauté des thérapeutes.
De même que l’entourage que j’ai choisi dans ma vie privée a tendance à épouser certains traits similaires à ceux de ma structure psychique – car là est le plus grand sentiment de familiarité, de reconnaissance, d’appartenance – l’accompagnement des personnes neurodivergentes m’a toujours été plus fluide que celui des personnes dites « neurotypiques ». Certains naviguent plus facilement entre Charybde et Scylla que sur un lac en terre plate. C’est presque un constat d’échec, sinon d’humilité : je ne peux accompagner tout le monde.
Les systèmes neurodivergents sont d’une (extrême) complexité emplis de parts protectrices, d’exilés particulièrement sensibles, de multiples polarisations explosives, très intenses, d’une presque terrible acuité. Mais entre eux, les systèmes similaires, je dirais « amis », se répondent et se comprennent, communiquent plus facilement. Mais pas toujours, évidemment ! Tout dépend aussi du coeur.
Même constat pour les émotions et les perceptions vives, potentiellement douloureuses, et aussi la réception du monde onirique par un être au fonctionnement atypique : son inconscient peut être créateur de rêves avec certaines particularités – davantage encore lorsque gronde au seuil de la conscience une vocation, comme celle de s’engager dans le processus d’individuation.
Mes recherches se poursuivent, mes pensées s’élaborent, par l’expérience pratique et le partage avec des collègues thérapeutes. Je me spécialise peu à peu dans l’accompagnement des systèmes complexes et trouverai du sens de pouvoir partager des réflexions, des cas cliniques, des propositions d’ateliers, à ceux que cela intéressera.
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