
En 1921 parait Types psychologiques de Carl Gustav Jung. Fruit de 20 années d’expérience pratique, il y expose les « attitudes » (introversion/extraversion) et les « fonctions » (Sensation/Pensée/Sentiment/Intuition) de la psyché. Il y précise également les psychopathologies associées en cas de déséquilibre lié à un règne excessif de la fonction dominante.
Les travaux de Jung sur les types ont été repris par différents modèles de compréhension dont le plus connu est le MBTI (Indicateur typologique de Myers-Briggs). Elaboré pour le monde de l’entreprise, ce modèle a l’avantage indéniable – comme toute vulgarisation – de favoriser la compréhension des types de manière presque ludique. Le diagnostic est généralement posé après la réalisation d’un autotest et d’un entretien qui sera mené dans le meilleur des cas par un professionnel formé au modèle MBTI. L’objectif premier est de clarifier les incompréhensions et conflits au sein de l’entreprise pour de meilleures relations interpersonnelles au sein des services et donc un meilleur rendement.
Le MBTI est au final très éloigné de la théorie de laquelle il s’inspire. Je vais en donner deux raisons parmi d’autres.
–> Tout d’abord, le MBTI évince la dimension inconsciente des fonctions « inférieures » qui seront schématiquement traitées comme des sources de stress.
Jung a une approche bien plus élaborée. Selon lui, ces fonctions dites indifférenciées (inconscientes) vont se manifester par le langage des rêves ou par des actes, des pensées, des ressentis, des émotions qui adviennent sans que l’individu ne puisse les contrôler. L’un des axes de travail majeurs – mais non premiers – d’une psychanalyse est le travail sur ces fonctions inconscientes. Cela passe par le sacrifice de l’unilatéralité de la fonction dominante, fervente protectrice de l’égo. Chose non aisée puisqu’il s’agit pour le patient d’un renoncement à sa supériorité en acceptant d’explorer un endroit insécure où se trouve peut-être sa plus grande faille où peut prospérer son mal. Mais c’est aussi un espace où le Soi peut progressivement émerger et apposer in fine sa lumière.
–> La deuxième raison pour laquelle le MBTI est éloigné de la typologie jungienne, c’est parce qu’il fige les individus dans un profil peu évolutif. Par exemple, une personnalité dite « sentinelle » pourrait dans les faits bifurquer vers un côté plus « analyste », voire opter pour une catégorie hybride. 16 types de personnalités me semblent donc être un nombre de profils insuffisant pour une compréhension psychologique non-stéréotypée. L’écueil pourrait être d’enfermer l’individu dans un fonctionnement type. Or, la rigidité théorique est en contradiction avec les perspectives d’évolution de la conscience de l’être.
C’est en cela que le MBTI s’est écarté de l’esprit dans lequel Jung a théorisé les types psychologiques. Rappelons que le modèle de Jung a ceci de particulier que son dynamisme et sa flexibilité tiennent en partie du terreau vivant bien que douloureux dans lequel a eu lieu sa genèse : une crise personnelle et intellectuelle majeure (dont le Livre Rouge est la trace directe).
Le modèle de Jung s’affranchit du mesurable et demeure adaptable : il est de ce fait difficilement compatible avec un outil RH sans s’en trouver dénaturé.
Amoureuse tout autant des pensées libres et vivantes que de la recherche de compréhension profonde de l’humain, j’ai à cœur que la psyché ne soit pas réduite à un profil sans mouvement et sans singularité. Je conçois cependant que toute vulgarisation ou réduction a réellement son utilité à un instant T, mais que cela comporte des risques à trop s’y fier.

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