Barbe Bleue exorcisé

7–10 minutes

lire

Je vous invite en lisant ce rêve à comprendre les différents personnages comme faisant partie du psychisme de la rêveuse. L’histoire qui se raconte révèle ainsi de manière très claire les conflits intérieurs.

La rêveuse a une trentaine d’années. C’est un rêve important qui met en scène diverses problématiques, évidemment très liées voire difficilement séparables :

  • une créativité bloquée
  • un vécu d’abus précoce
  • l’emprise d’un animus très négatif (Animus : archétype de l’homme en la femme. Il va se colorer de différentes manières selon les expériences que la petite fille / l’adolescente a vécues avec son père, ses frères, instituteurs, etc, mais aussi avec l’animus de sa mère par exemple. Ce sont les opinions, les préjugés, les idéologies, les principes infaillibles… Un animus négatif dénigre et détruit. Un animus positif guide et soutient).

Le rêve avait déjà tous les éléments d’un conte. J’ai quelque peu modifié sa rédaction pour qu’il soit plus agréable à lire, mais rien n’a été dénaturé.

Barbe-Bleue Gustave Doré
La Barbe-Bleue, gravure de Gustave Doré

Je suis dans un château. On est plusieurs femmes à avoir été kidnappées, cela depuis des années.

L’un des ravisseurs passe. Il est noir, maigre, infâme. De ses vêtements pendent ici et là toutes les armes pour nous battre. Une femme lui sourit. On sait bien ce qu’elle lui fait lorsqu’il l’emmène le soir ou à toute heure de la journée. Tout ça pour un traitement supposé meilleur. Je ne suis pas sûre que cet homme mérite beaucoup d’attention. La femme est belle, blonde, séduisante, et éhontément soumise.

Il y a une petite fille, pleine de vie, créative, elle danse avec son petit corps d’oiseau, elle danse innocente, vêtue de sa robe favorite, sa robe de princesse flanquée de volants, sa robe blanche aux fleurs rouge écarlate.

Un des psychopathes la fait souffrir. Il ouvre calmement sa chemise, ses intentions sont très sales. Il demande à la petite de refaire un pas. Elle s’exécute. Il lui demande à nouveau. Et encore. Encore. Beaucoup trop. Il a défait tous les boutons de sa chemise. Il transpire. Il est fasciné par son potentiel artistique.

J’observe la scène et quand il s’approche de la petite, je ricane intérieurement comme si j’étais cet homme ou quelqu’un qui est excité par la scène. Mais je ne veux pas ricaner, quel est ce rire affreux qui sort de moi et dont je ressens la délectation du vice en même temps que son immoralité monstrueuse ?

La petite a déjà perdu son innocence. Elle s’est immobilisée et tout s’est cassé.

Il veut embrasser ses lèvres. Il l’a fait.

Le petit oiseau tombé du nid a été dévoré et s’est dissocié pour toujours.

Je pleure de rage, qui l’a laissé faire ? Et dire que je n’avais jamais osé me servir de tous les couteaux dissimulés sous mes vêtements !

On complote maintenant silencieusement avec mes soeurs emprisonnées. On a décidé que l’homme allait mourir ce soir. La petite sait qu’elle n’aura plus à subir les assauts de l’homme. C’était la dernière fois.

Le soir va arriver. On va se rebeller et on va le tuer. Il faut qu’on prépare discrètement nos affaires pour être prêtes une fois le meurtre consommé. Je trie mes nombreuses affaires. Je jette des choses et en garde d’autres. Deux hommes brésiliens extérieurs au conflit arrivent dans le garde-manger des séquestrateurs et volent des petites baies roses, des baies de luxe. Je vais peut-être en piquer quelques-unes aussi. Je sors de cette arrière-cuisine et me retrouve sur un marché. J’achète une aubergine violette à une maraichère, moins mûre et moins grosse que celle qu’a achetée une vieille dame avant moi.

Retour au château. Le crépuscule tombe. Un phénomène incroyable se produit dans le ciel. Il a un nom qui évoque la puissance du cosmos. C’est un phénomène qui vient de l’univers. Il est d’une grande beauté. Des orages éclatent dans l’atmosphère et créent une lumière splendide dans le ciel. Un chemin lumineux se forme du ciel à la terre, du ciel aux montagnes. Ce phénomène est unique. Il ne se produira qu’une fois dans toute l’histoire de l’humanité.

J’observe ce phénomène pendant qu’on prépare ce qui va suivre. La femme la plus courageuse veut sauver un petit garçon qui est aussi sous la coupe du psychopathe. Elle va l’emmener avec nous ce soir et elle l’adoptera. Je vais voir ce petit garçon. Il se réveille. Je vois dans son regard les lourdes maltraitances qu’il a subies et sa bonté intouchable qui persiste. Une petite veilleuse est accrochée à son lit. Je lui dis de se rendormir : on viendra le chercher le moment venu. C’est si long de préparer ses affaires !

Dans une autre pièce, je montre à une femme une photo de mon frère. Il a les lèvres rouges. Et ce soir, il va mourir. Je suis très triste. Mais il faut le tuer car sinon on ne va pas s’en sortir. Je pense à mon père. Il va croire qu’il fête un bel événement ce soir, un bon repas, mais ce sera le meurtre de son fils. Mon père est tout en haut de la hiérarchie des hommes. Il n’est pas cruel en soi. J’ai beaucoup d’empathie pour lui.

Est-ce que je vais avoir le courage de tuer ? Faire couler le sang ? Me battre ?

Avec la femme, on sonne à la porte du prédateur. On va chercher le petit garçon. J’ai un mauvais pressentiment mais la femme avec moi est en confiance. On entre. L’homme est là et le petit aussi ! L’homme s’approche de la femme.

Elle en a marre de lui, trop marre de le subir. Elle n’arrive plus à faire semblant, faire comme si elle était complice de ça. Elle pose ses armes au sol. La violence de cette enflure n’est qu’un poison. Elle lui tourne le dos. Et en un éclair, elle a érigé la statue d’une très grande déesse de bronze. Elle porte une couronne. Elle est vivante, elle a le regard dirigé vers l’extérieur, les montagnes, le phénomène de lumière de tout à l’heure. Sa puissance est extraordinaire, et sa détermination sans faille.

L’homme est furieux, et surpris, demande à la femme qui lui a permis de contrer ses ordres. Il incante de la magie noire. Mais c’est sans effet. Il n’est plus grand-chose. La femme est trop puissante pour lui, sa magie est bien plus grande.

Je me réveille, c’est très intense.

force rédemptrice du féminin : Athéna Parthénos
Athéna Parthenos

Nous avons ici un groupement d’hommes aux intentions plus que douteuses, chapeautés par un père envers lequel la rêveuse ressent des sentiments paradoxalement positifs. Il y a donc un attachement à l’animus malgré son influence délétère. Le féminin est séquestré, brimé, avec grande violence. Les capacités d’évolution et la créativité de la rêveuse sont complètement bloquées.

Le conflit a plusieurs causes. Il est intérieur, très ancré, structurel, né de différentes expériences, sans aucun doute aussi d’héritages psychiques. Le passif d’abus précoce est évident, profondément installé. La rêveuse connait l’état de victime mais aussi celui du prédateur dont les émotions, les énergies coulent encore dans ses veines.

Que faire lorsque qu’un animus clairement psychopathe exerce une emprise destructrice sur une patiente et son potentiel de croissance ? Les effets dans la vie consciente sont conséquents : manque de confiance, absence de structure, de soutien, dévalorisation, pessimisme, opinions figées, difficultés dans ses relations à l’homme avec projection de l’agressivité.

La solution est donnée dans le rêve avec la mise en scène d’un phénomène très symbolique et archétypique d’ouverture de conscience, un soutien venu des tréfonds de l’âme, et sûrement, ajouterais-je, de ses sphères les plus élevées. On ne sait exactement de quoi il s’agit. Le processus de transformation s’affranchit de la richesse des mots. Le vocabulaire est alors insuffisant pour l’expliquer. Dans le rêve, un chemin de lumière relie le ciel (l’esprit) à la terre (la matière) : quelque chose descend au niveau de la conscience de la rêveuse, en somme.

La statue de la déesse de bronze, d’une très forte numinosité, est peut-être l’effet sur terre de cet éclaircissement : sa seule présence, sa prestance, annulent la nécessité de tuer l’animus, ce qui était pourtant le projet initial du conte. L’animus, en cette présence, est délesté de toute sa force démoniaque. C’est véritablement un exorcisme : la magie noire n’a plus aucun effet. Nul besoin pour la rêveuse de jouer le jeu de ses armes martiales, acérées, aiguisées. Plutôt que de rester dans le conflit, de le laisser perdurer, elle en sort et non sans aide : la déesse apporte l’exemple d’un féminin courageux, tout en force et certitude, connecté profondément à la vie et à ce qui l’a créée (le divin).

La rêveuse est guidée pour ne plus être dans la victimisation ou dans l’affrontement dans sa relation au masculin, intérieurement comme extérieurement. Cela ne signifie pas l’acceptation ou le pardon. Il s’agit donc d’autre chose, de plus profond.

Pour conclure, se positionner contre un animus négatif est nécessaire mais insuffisant. Il faudra ensuite laisser la place à un archétype masculin plus soutenant. Le petit garçon à adopter est une promesse tant il suscite l’attention des femmes du rêve. De même ces deux figures masculines, brésiliennes, fugaces mais en dehors du conflit, qui éveillent chez la rêveuse une attirance pour les baies roses et une aubergine violette… Le soleil, l’amour, la douceur et la sensualité seront peut-être plus tard au rendez-vous.

La créativité de la femme pourra s’accomplir, sans l’influence néfaste d’une tendance destructrice intérieure. Le rêve montre certes le passé de la rêveuse, mais également ses tensions présentes, et certainement son devenir.

Laisser un commentaire